samedi 21 novembre 2015

Simon Rayssac _ Je t'aime

Une exposition de Simon Rayssac
29.10.15 - 26.11.15
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau









simon rayssac from Fabian contemporary home on Vimeo.







3 notes sur un vieux piano.
3 notes dans toutes les combinaisons possibles lors de cette soirée hivernale dans ce hameau.
On se retrouve là je ne sais pas trop comment assez vite dans la brume la nuit un bout de table les bouteilles de whisky un peu vides dans la pénombre éclairés par les lampadaires jaune incandescent, la température de la campagne ne change pas encore, Simon joue 3 notes lentement, il marmonne, considère encore les restes avant que je ne finisse par m’endormir sur un fauteuil en velours dans la cuisine.
Au matin, il fait froid et Simon n’est plus là mais il a pensé à me couvrir avec ma veste en cuir. Je l’imagine depuis son paquet de cigarette sans fond sur un chemin. Simon recrache toujours un peu de fumée avant de prendre la parole, il fume lentement sur ce chemin il fume toujours sur ce chemin tard très tard.
Puis je suis reparti sans vouloir conclure quelque chose sans vouloir étirer l’instant, sans vouloir dire au revoir. J’avais la gueule de bois j’ai bien dû regretter ce hameau pendant 4 heures sous cet abris de bus en pierre. Le soir j’ai dû manger des pates au beurre, quelque chose de simple. On finira bien par partir en vacances en Ethiopie ensemble Simon, pas dans un de ces trip « roots » en recherche d’authenticité avant de s’en retourner vers la vie active mais plutôt simplement car on m’a dit que la cuisine éthiopienne était délicieuse. Je nous imagine aussi bien là bas permets moi le fantasme de la terre cuite, on ne parlera pas beaucoup c’est promis et on ne fera pas de trip initiatique, ce ne sera pas forcément des vacances enfin si appelons cela des vacances après tout. 


Je t’aime par Simon Rayssac,
Une exposition comme une déclaration d’amour. Un profond sentiment qu’il serait sans doute difficile d’expliciter. Ça ne ferait sans doute pas sens.
Fabian était ennuyé, Simon a répondu à la commande qui lui a été faite. On lui a demandé de faire un vase pour les fleurs.
Le vase façonné par Simon est une oeuvre unique, non produite en série, c’est un contenant. 


Il est vrai qu’il a été touché qu’on lui fasse cette demande, parce qu’il est très sensible à cette idée d’offrir des fleurs;
Il est poussé par son désir et il est tellement pris par celui-ci, qu’il finit par rompre une barrière; s’il est animé et passionné c’est bien parce qu’il est pris par son désir. 


Simon, c’est le genre de garçon à se préoccuper de la saison à laquelle on est, pour offrir des fleurs. Là en l’occurrence, c’est un vase qui remplit sa promesse d’accueillir des fleurs, non pas un bouquet, mais une seule fleur, à la rigueur deux.
S’il n’y a qu’une fleur, alors les éléments sont solitaires, un socle, un vase, un jardiner, une fleur. 

Ici, c’est un chrysanthème solitaire qui occupe le vase réalisé par Simon. Chrysanthème qui vient du grec chrysos, or, et anthemon pour fleur. Fleur d’or donc. Ceci étant dit, les chrysanthèmes que nous côtoyons
aujourd’hui ressemblent peu a l’espèce d’origine se rapprochant eux davantage à l’état sauvage d’une marguerite. Le Chrysanthème était cultivé en Chine en temps qu’herbe florale et est décrite dans des textes remontant au XVème siècle avant JC. Comme herbe elle était sensée détenir l’énergie de la vie. 

Selon la légende, il y aurait un seul endroit au Japon où le chrysanthème ne pousse pas. Il y a bien longtemps vivait un noble dans un grand château plein de trésors. Il n’avait confiance en personne d’autre que sa servante, dont le nom signifiait chrysanthème, pour manipuler ou nettoyer ses biens. Un jour elle découvrit qu’une de ses dix inestimables assiette manquait. Incapable de la retrouver et craignant les foudres de son propriétaire elle se jeta dans un puits. Depuis, chaque nuit, son fantôme revenait compter les assiettes. Ses cris incessants concernant l’assiette manquante firent fuir le noble et le château tomba en ruine. Les habitants de la ville, ravis par son départ, ont ensuite refusé de faire pousser des chrysanthèmes en l’honneur de la servante. 

Par l’élégance et la beauté de son port, par la grandeur de ses fleurs, par l’éclat de sa couleur, le chrysanthème solitaire trouve une place distinguée dans l’espace Fabian. Tout proche de la fenêtre et du motif fleuri qui accompagne le vase.
Le vase suit la courbe de son support, ou de son pied. Un socle comme le pied d’un chandelier, presque aussi gros que le vase. Cette forme évoque celle de l’accolade, une accolade qui vient soutenir le vase.
Le vase réponds à l’usage qui lui est demandé. Celui d’accueillir les fleurs coupées offertes ou trouvées.

Comme le souvenir agréable d’un amour de vacances, un amour d’automne. Mais pas de raison d’être éconduit par son amour.
Il est vrai l’assimilation symbolique du cœur au vase et à la coupe remonte fort loin dans le passé. Déjà, dans la plus ancienne Egypte, le vase est le hiéroglyphe du cœur. Dans le druidisme, existait aussi quelque chose de tel et la coupe présentée par la jeune fille à celui qu’elle avait choisi, lors du repas de fiançailles, signifiait très clairement le don de son cœur.

Les trois éléments distincts (le vase en cire, l’accolade-socle et le jardinier) composant l’oeuvre Je t’aime semblent interdépendant les uns des autres. Il parait évident que l’équilibre obtenu n’est du qu’au partenariat entreprit entre ces trois acteurs : le vase ne pourrait conserver cette position couchée sans prendre appui sur l’accolade, qui elle-même ne pourrait tenir debout sans le renfort perpendiculaire généré par le pinceau du jardinier. 

Arrêtons-nous un instant sur le socle si caractéristique, en forme d’accolade. Cette accolade, c’est la marque de fabrique de Simon, sa signature en quelque sorte, tantôt motif, et ici même soutient du vase. Bien loin d’être un élément anecdotique, il permet, à sa manière de faire tenir l’ensemble.
Une accolade est généralement au centre, rassemble, ou se referme sur elle-même. Elle est structure en ce qu’elle délimite un ensemble d’un groupe, lorsqu’elle émet des classements, des regroupements, des
associations. Simon le dit lui-même, elles sont à voir comme un dispositif « pour venir ponctuer, accrocher, dissocier, rassembler, exclure ». Elle montre ce que les éléments regroupés ont de communs, ou d’analogues entre eux. Surtout, elle met en place un autre registre, à la limite d’un chuchotement, et sont souvent utilisées par paires, une ouvrante et une fermante.
De l’accolade comme signe de ponctuation à l’accolade comme geste amical et d’affection, il n’y a qu’un pas. À la recherche d’une forme qui viendrait peut-être cadrer ce trop plein d’affect. 

Comme par phénomène d’expansion, Simon construit des règles en papier qui reprennent ce motif de l’accolade et qui cadrent, sélectionnent et pointent le prénom de ceux qui peuplent ses lectures quotidiennes. Ceci dans l’optique de constituer une collection provisoire, sans doute fugace. Cette peuplade de nom, décontextualisés de leur page d’apparition, sont ceux avec qui il pense, au quotidien.
La mise en place d’une certaine amitié est ainsi remarquable lorsqu’il tente de nouer des serments lors de moments de convivialité ou d’invitations à collaboration avec d’autres artistes (Milk et Je regarde l’ours et l’ours regarde le poisson dans ma main). 

Qui plus est, ce n’est pas première fois que des personnages apparaissent dans l’oeuvre de Simon Rayssac. Bien souvent discrets, réduits, ils semblent pouvoir être manipulables (avec la main), tels des figurines miniatures à déplacer (dans l’idée du moins), car en réalité, la plupart du temps ils restent liés au support sur lequel ils reposent (comme l’argile chez Europeen Painters, les tiges de fer pour Dans le Rose, le pinceau qui maintient le jardiner à l’accolade pour Je t’aime).
Des personnages qui peuvent endosser un rôle, celui du jardinier encore au travail (affublé de son tablier), du peintre en blouse ou encore celui de l’assistant d’artiste.
Si parfois elles sont complètes, il arrive que des représentations humaines partielles viennent ponctuer l’oeuvre de Rayssac : dans
Ship Over, des formes de mains se détachent de la composition/structure dont elles sont issues par l’utilisation d’un autre matériau et d’une autre couleur. Dans ce même travail, ce qui se détache aussi, c’est la fameuse accolade, retaillée légèrement dans la forme. 

Une fois qu’on l’a cherche, on parvient presque à la retrouver partout cette accolade. Dans Les bonnes manières par exemple, l’accolade est visible et ressemblerait presque au dessin d’un oiseau ou d’une équerre qui permettrait de lier deux éléments entre eux. Celles-ci à ne pas voir donc comme la répétition d’une même forme, comme un motif se décalquant fidèlement et indéfiniment, mais plutôt comme l’image d’un écho, et peut-être nous donner cette sensation troublante que l’on appelle déjà-vu. 

Et quand il crée des personnages dont le nez a été remplacé par un pinceau, c’est pour, vous vous en doutez, peindre des accolades ! Ce qu’il appelle être ses horizons. 
Plus proche de nous, en 2015, des petits personnages en mousse sur socles faisaient face à des bustes accrochés au mur immergés dans un rose pâle qui recouvrait tous les murs.
Il y expliquait alors que cette exposition
Dans le rose soulevait des «problématiques existentielles liées aux sentiments amoureux, à la question du hasard, à celle des choix à faire, à ce qui s’impose à nous». 

Je vais allumer le feu, et vous, vous placez les fleurs dans le vase que vous avez acheté aujourd’hui.
Et puis, je vais fixer le feu des heures durant pendant que je vous écoute Jouez vos chansons d’amour toute la nuit pour moi, uniquement pour moi.

Venez à moi maintenant, et reposez votre tête pendant seulement cinq minutes, tout est bon.
Une telle pièce confortable,
Les fenêtres sont éclairées par le soleil du soir à travers elles,

Notre maison est une maison très, très, très bien avec deux chats dans la cour,
La vie était si dure,
Maintenant, tout est facile grâce vous,

Je vais allumer le feu, tandis que vous placez les fleurs dans le vase que vous avez acheté aujourd’hui. 

Qu’il soit en train de chanter, ou d’écrire de la poésie, Simon s’est souvent demandé ce qu’on voulait bien entendre par une oeuvre qui touche.
Je t’aime, c’est la formule la plus courante pour dire à quelqu’un qu’on l’aime. Au contraire des autres phrases, je t’aime beaucoup, est beaucoup moins forte que je t’aime.

Quel est le meilleur moment pour dire «je t’aime» ? Murmuré à l’oreille ou crié au milieu de la foule ? Il faut savoir penser ce sentiment. Il est certain, la tâche qui nous importe maintenant est de trouver le moment opportun. 

À compter d’aujourd’hui, l’exposition de Simon Rayssac est accessible au public pendant un mois. J’espère que vous aurez la chance de la visiter. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau


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